Un lieu qui me ramène à

ANNE ANTOINETTE SAINT-HUBERTY

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Une cantatrice au service de Marie-Antoinette

"Celle-ci n'était pas une jolie femme. Elle n'avait ni les beaux yeux, ni la noblesse svelte de Sophie (Arnould). Mais son visage était ravissant de physionomie et d'expression"

Mémoires de Mme Vigée Le Brun

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Pastel d'Antoinette Saint-Huberty par Mme Vigée Le Brun en 1782

Née le 15 décembre 1756 à Strasbourg, Anne Antoinette Clavel, fille d'un musicien du théâtre de Strasbourg pensionné par l'Electeur de Bavière, montra de réelles dispositions pour le chant lyrique. Grâce à lui elle parcourut l'Europe et c'est à Varsovie qu'elle rencontra le compositeur Jean-Baptiste Moyne dit Lemoyne qui compléta son éducation musicale. Elle fut alors sous la protection de la princesse Lubomirska. De retour en France elle débutait à peine sur le théâtre de Strasbourg qu'elle était remarqué  par le chargé d'affaire et rabatteur de jolies dames du prince Henry de Prusse. Il lui offrit un emploi au théâtre de la cour à Berlin où elle le suivit et l'épousa en 1775.  Lassée des violences conjugales, des faillites de Monsieur Croisilles de Saint-Huberty son époux, elle le quitte lui et sa troupe. Elle quitte aussi la ville de Varsovie où elle se produisait pour gagner rapidement Paris.

Là, le grand compositeur Gluck l'engagea dans l' "Armide", puis lui fit obtenir une place à l'Académie royale de musique. Le mari de notre cantatrice y obtiendra le poste de garde-magasin! En novembre 1780, Gluck lui confiait le rôle d'Angélique dans le "Roland" de Piccini et l'année suivante elle conquérait la faveur du public dans "Iphigénie en Tauride" et "Ariane à Naxos".

Les deux divas de l'Académie, Mlles Levasseur et Laguerre, étant sur le déclin notre étoile montante devint indispensable et la première cancatrice en titre, obtenant 8000 livres de traitement sans les feux, plus une pension de 1500 livres et un congé annuel de deux mois du fait de la protection particulière de Louis XVI.

Notre cantatrice en 1781 réussit à faire prononcer l'annulation de son triste mariage et fait envoyer son ex mari en province sous bonne escorte. Elle devint alors une artiste en vue sous le nom de scène de Mme Saint-Huberty son ancien nom de femme mariée mais sans la particule.

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Un des 3 exemplaires passé en vente publique du portrait d'Anne Antoinette Saint-Huberty gravé en couleurs par Janinet, de la série "Costumes et Annales des Grands Théâtres de Paris" éditée de 1786 à 1789

C'est alors que les portraitistes se mirent à s'intéresser à elle.

* Mme Vigée Le Brun passionnée de musique et de chant peignit son portrait au pastel en 1782.
* Puis Mme Vallayer-Coster l'immortilisa dans le rôle de Didon en 1785 (toile qui fut achetée en 2001 par le Metropolitan Museum of Arts de New York). Cet opéra de Marmontelet Piccini fut créé à Fontainebleau en l'honneur de Marie-Antoinette. La cantatrice, en reine de Carthage, y parut les cheveux épars, les pieds et les jambes nus, la tunique attachée sous le sein découvert, ce qui étonna la cour. Ce portrait eut un accueil mitigé au salon de 1785.
* Jacques-Antoine-Marie Lemoine fit un portrait très séduisant de la cantatrice au point qu'il fut aussitôt gravé en couleurs par Janinet.
* Bernard de Luneville fixa à son tour son profil par la technique de la main levée comme il l'avait fait pour la reine et les princesses du sang.

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Gravure de A Colinet d'après le dessin de Lemoine représentant Antoinette de Saint-Huberty

Devenue la maîtresse du libertin marquis de Louvois, elle s'éprit ensuite du comte Turconi, riche gentilhomme italien, qui lui offrit le château des Forges à Groslay dans la vallée de Montmorency où elle demeurait l'été. Devenue riche elle acquit une villa à Neuilly. Le reste de l'année elle vivait entre Paris et Auteuil y menant grand train.
En 1785 elle fait une tournée de 23 représentations dans le Midi de la France où l'on remarquera son goût du luxe. A Marseille, à une fête sur l'eau à laquelle elle parut en Cléopatre couronnée de rose et de jasmin, trônant sur une galère dorée et enguirlandée de fleurs, entourée d'une flottille de 200 adorateurs éperdus !

A son retour de Marseille elle posa pour :

* Joshua Reynolds qui la peignit en costume de scène.
* Louis Roland Trinquesse compatriote de Pierre Paul Prund'hon qui la représenta dans son rôle d'Iphigénie en Tauride (tableau exposé au Salon de la Correspondance en 1785) puis en 1791 en Iphigénie en Aulide
* Puis pour un dessin de Dutertre, et un dessin de Levacher de Charnoy et enfin en 1781 par Lucas de Montigny.
* Les miniaturistes Gabrielle Capet, François Dumont et Adolphe Hall firent son portrait à la veille de la révolution.

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Antoinette Saint-Huberty dans le rôle de Didon par A. Vallayer-Coster 1785

(Cliquez sur les photos pour les agrandir)

A la veille de la révolution elle vivait très souvent dans une magnifique villa à Mendrisio à la frontière italio-suisse. En avril 1790 elle prend peur, quitte Paris, l'Opéra et sa maison de Groslay, demande un passeport pour la Suisse où elle rejoint à Lausanne son amant Emmanuel Louis-Henri de Launay comte d'Antraigues (né le 25 décembre 1753 à Montpellier, neveu de François Emmanuel de Guignard comte de Saint-Priest ministre de Louis XVI, il fut également l'ami de Jean-Jacques Rousseau), ardent partisan de la révolution en 1788, théoricien de la contre-révolution en 1789, envoyé à l'Assemblée nationale par la noblesse du Bas Vivarais mais qui sous prétexte d'un séjour en Suisse pour le rétablissement de sa santé, avait quitté la France où des brochures d'opposition l'avaient un peu trop mis en lumière.

Les amants vécurent à Mendrisio chez le comte Turconi et cela se termina par un mariage secret le 29 décembre 1790 régularisant ainsi une situation vieille de sept ans.
Notre cantatrice devenue comtesse d'Antraigues, dite la "comtesse Amélie", en 1792 par des voyages incognito où comme artiste pouvait aller et venir à sa guise, favorisa  la correspondance échangée entre son mari (devenu agent de la cour d'Espagne) et le comité secret des Tuileries. Son mari chef des services secrets royalistes dirigeait les informations qu'il recevait de ses agents secrets de Paris vers l'Espagne, l'Angleterre, le Portugal et la Russie. Il est fort probable qu'elle fut chargée de courriers de la reine qui avait appuyé ses débuts et aurait ainsi apporté à la famille royale des messages de l'émigration.

En 1792 la comtesse d'Antraigues donnait naissance à un fils près de Milan. Elle vivra de 1753 à 1796 à Mendrisio. Lorsque les français entrèrent à Venise le comte d'Antraigues qui était depuis deux ans attaché au Consulat de Russie partit avec sa famille pour Trieste en mai 1797 où ils furent arrêtés sur les ordres de Bernadotte. La comtesse d'Antraigues sollicitera alors Joséphine Bonaparte pour que son mari soit libéré et vendit les diamants qui lui restaient.

Au mois de juillet suivant le couple part pour Dresde, là le comte d'Antraigues et son fils reçoivent l'ordre royal de Constantin et une pension de la part du roi des Deux Siciles.

Le voyage a continué vers Vienne où le 16 juin 1808 l'ex Madame de Saint-Hubert devenue comtesse d'Antraigues recevait de l'Empereur d'Autriche confirmation d'une pension de mille ducats en mémoire des services rendus comme surintendante de la musique à feue sa Majesté Marie Antoinette de France.

Puis vint le séjour à Leipzig où le comte d'Antraigues proposa ses services au tsar Paul 1er de Russie qui les accepta. Antoinette comtesse d'Antraigues chantait encore dans les cercles privés et écrivit à cette époque une nouvelle en allemand "Ernesta".

Dans l'aisance à nouveau le couple fuyant les armées françaises partit pour l'Angleterre. La cantatrice se produisit encore à titre privé dans les salons de l'aristocratie. Sur le perron de leur maison de campagne à Barnes-Terrace dans la banlieue sud ouest de Londres, elle et son mari furent assassiné à l'arme blanche par Lorenzo leur domestique italien qu'ils avaient renvoyé le soupçonnant de livrer à Foucher pour Napoléon la correspondance politique du comte. Ce domestique était probablement à la solde des services secrets anglais. Le gouvernement anglais mis la main sur tous les documents confidentiels originaux et la correspondance politique que le comte avait conservé depuis le début de la révolution.

Il y avait entre autres
un codicille secret du testament de Louis XVI,
dans lequel le roi aurait dévoilé que son frère avait trahit la cause royaliste et ne devait pas lui succéder au trône de France,
document remis à Malesherbes (juriste et botaniste) dernier avocat du roi, qui le transmettra à son amie et confidente Mme Blondel née Sabine Francès, qui à son tour le transmettra par l'intermédiaire du chevalier Sandrier des Pomelles (qui viendra en Suisse en 1795) à son neveu le comte d'Antraigues.

Une copie de ce codicille écrite par François Hue (officier de la chambre du roi qui restera attaché au service de la famille royale au Temple) et corrigée de la main de Louis XVI, fut elle aussi envoyée hors de France.

Il y avait également les clauses secrètes du traité de Tilsitt.
Une partie de ces documents furent restituée aux Bourbons, une autre au fils du comte d'Antraigues tandis que le ministre anglais Castlereagh, directeur des services secrets britaniques, gardait le reste.

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Occasion pour moi de mettre dans ce billet
une photo d'une miniature proposée à la vente publique
comportant un portrait de Marie Antoinette

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miniature_Marie_AntoinettePortrait_Marie_Antoinette_par_Anna_Valayer_Coster_de_1788

Miniature d'après un portrait de Marie Antoinette d' Anna Vallayer-Coster de 1788