Cette vente de tableaux fut l'occasion de me pencher sur une chose qui parait si naturelle : La toilette.

Si 2000 avant J.C les installations de bains existaient déjà, Platon nous instruisait sur leur fonction à l’époque grecque dans le Cratyle :"Ablutions et aspersions, toutes ces pratiques n’ont qu’un but, et c’est de rendre l’homme pur de corps et d’âme." Cette pratique de la toilette et du bain fut reprise par les romains. (Cratyle = un des maîtres à penser de Platon = un des "dialogues" de Platon)

 A la chute de l’empire romain, puis avec la montée du christianisme,  même si au VIII ème siècle le pape Adrien recommandait au clergé de chaque paroisse un bain hebdomadaire, les thermes prirent l’aspect de lieux de débauches et furent interdits en raison de leur mixité.

Malgré tout l’habitude des bains chauds se poursuivra, les riches parisiens du XIII ème siècle ayant à leur disposition vingt-trois établissements d’étuves pour leur "toilette" aux bains aromatisés de parfums et d’herbes rares tandis que les pauvres préfèreront l’eau du ruisseau. Voir là La toilette au Moyen Age.

Les épidémies de peste apportèrent de l’eau au moulin des prédicateurs religieux du XVI ème siècle; les bains publics ferment et les bains privés prennent du recul car on imagine alors que la dilatation des pores par une toilette mouillée permet l’infiltration des maladies et affaiblit le corps. Et, si on lave encore ce qui est visible il n'en est pas de même pour le linge près du corps. Il faut préserver la longévité des tissus qu'on lave seulement quelque fois par an !

Le linge "blanc" (on délaisse la laine pour des tissus de meilleures qualités et plus fins : chanvre, coton, soie et lin) devient le nouveau vecteur de propreté et l’ère de la toilette "sèche" s’installe avec ses poudres en sachet pour parfumer le visage et les vêtements.

 Le siècle somptueux de Louis XIV, fardé de poudre de safran et de pollens des fleurs, est le plus crasseux de l’histoire. La crasse devient un facteur de conservation et les salles de bains dans les maisons nobles sont plus prétexte à rendez–vous galants. Que demander à ces personnes de qualités qui ne respectent ni les jardins ni les appartements de la cour puisqu'uriner dans les cheminées ou dans les angles des appartements du Palais royal est pratique courante. Comment être propre quand on se soulage n'importe où, ce qui scandalisa la Princesse Palatine lors de son séjour à la cour : "Tout l'univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons gros comme vous, Madame". écrit-elle à l'Electrice de Hanovre au XVII ème.

Au XVII avec l’évolution de la mode et la chemise visible, ce linge près du corps sera davantage lavé. L’habit sera seulement secoué de temps à autres pour se débarrasser des poussières puis parfumé pour enlever les odeurs. On ne se lave le visage et les mains qu'avec un peu d’alcool et d’eau parfumée. Les mains se doivent d’être propres même si les laves mains sont plus un rituel de distinction.

Au XVIII ème siècle on se contente souvent d’une toilette de chat avec un pot à eau et sa cuvette posée sur une table de toilette. Le bain réapparaît avec des cuves de cuivre et des baignoires sabot mais entouré de grandes précautions sur la fréquence. Les dames de la noblesse reçoivent encore dans leur bain tout en prenant soin d’atténuer la transparence de l’eau avec du lait, du son ou cachant leur nudité avec une toile ou une planche. Pendant les périodes estivales il a plus de succès car rafraîchissant. Les bains publics quant à eux retrouvent à nouveau leurs utilités pour … satisfaire le libertinage.

On ne saura rien ou presque de la toilette intime. Aussi l’imaginaire de certains peintres se déploiera sur ces mystères. Rétif de la Bretonne en 1798 dans l’  "Anti-Justine" fera de la toilette intime une préparation et une réparation à l’acte sexuel. On dira également que :  "Parmi les affinités profondes de la femme et de l’eau, celles que révèlent les toilettes intimes livrent l’ambivalence de la femme pour l’homme : ces correspondances parlent de désir et de crainte, de pureté et d’impureté, de vie et de mort, de plaisir et de menace".

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Alors ces tableaux de François BOUCHER de 1742 ?

Ils ont pour noms : "La jupe relevée" et "La toilette intime". Boucher a donné deux versions de ces sujets d'intérieur. Un premier ensemble montre les figures vêtues, l'une de dos l'autre de face innocemment occupée à jouer qui avec un enfant, qui avec son petit chien. Ils sont au Musée de Karlsruhe.

Pour qui ont-ils été peints ?
Lorsqu'on lit la provenance de ces tableaux on trouve en février-mars 1777 "Vente Randon de Boisset n°196". En effet Monsieur Randon de Boisset (1708-1776 ; noblesse de robe) fut non seulement receveur général des finances mais aussi un amateur de livres et d'oeuvres d'art. Il fut lié à François Boucher avec qui il fit un voyage en Hollande afin d'acheter des tableaux flamands.

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Notre receveur général des finances possèdera également de Boucher cette peinture d'une femme prenant un bain de pieds.

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Chez Monsieur Randon de Boisset, galerie de tableaux, sculptures et porcelaines (Gabriel de Saint Aubin 1777)

Cet amateur très éclairé (Voir l'impressionnant catalogue de la vente à son décès où l'on trouve les noms de Rembrandt, Murillo, Van Dyck, Van Loo, Poussin, Watteau, Vernet, Greuze, etc...   : ) possédait aussi ce tableau au titre explicite "La courtisane amoureuse" de Subleyras. J'en conclus qu'il appréciait aussi les peintures coquines de l'époque.

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Peinture de Subleyras Pierre : La courtisane amoureuse 1735

A moins que vous ayez une explication concernant ces tableaux de BOUCHER (explication qui m’intéressera vivement), pour moi ce sont non seulement les tableaux de l'inventeur d'une forme d'érotisme combinant marivaudage et indécence, d'un obsédé d'amours (Putti) et de déesses très dénudées, d'un peintre aux besoins pécuniaires incessants d'où son importante production en "tous genres", mais aussi
d’un nostalgique d’un certain passé.

En effet, pourquoi en 1742 peindre une petite bassine pour la toilette alors que, développé en 1710, le bidet (meuble) a déjà été inventé par Marc Antoine Jacoud et est utilisé à la cour depuis trente deux ans !

M.A. Jacoud fut sollicité par Claude Jean Baptiste Dodart, premier médecin de Louis XV afin d’améliorer l'hygiène au sein de la cour, permettant ainsi de limiter la propagation de certains germes.
Le marquis d’Argenson sera le premier à faire allusion à l’invention du bidet dans son journal. Il précisera que visitant la marquise de Prie, maîtresse du duc de Bourbon, il la trouva à
son bidet et se vit prié de rester. Il entamera alors avec elle un marivaudage galant.

A moins que, ...
Je sais qu'il existe un exemplaire du catalogue de la vente de 1777 annoté par un anonyme distingué :
"vente à Dubois pour 1250 livres une femme qui pisse et l'autre qui montre son derrière".

Si cet anonyme a donné le bon titre à chaque tableau et sachant qu'au XVIII ème on jetait encore le contenu des pots de chambre par la fenêtre en criant très fort "Garde à l'eau" (Le roi Saint Louis, se promenant un matin très tôt dans Paris, eut l'insigne honneur d'être ainsi décoré par le pot d'un étudiant), ...
par contre,
je peux vous dire que je ne savais pas que les pots du XVIII ème avaient cette forme ! C'est bien en 1596 qu' Harrington inventa les "cabinets d'eau" et en 1668 que les "toilettes" furent recommandées dans toutes les maison ?

Alors question métaphysique : cette cuvette de qui est-elle l'ancêtre ?

J'espère vous avoir fait sourire avec ce billet du jour et promis les autres seront beaucoup plus courts !

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Première piste

Une idée de Ciboulette. Ce doit être un "bourdaloue" ou pisse-pot. Ce petit pot de chambre que les dames cachaient sous leurs robes, quand une envie pressante se manifestait, pour ne pas manquer un seul mot des sermons du père Louis Bourdaloue prédicateur de Louis XIV. Cet instrument ressemble à une saucière. La petite histoire rapporte que les domestiques de Madame du Deffant s'extasiant devant le pot de chambre que celle-ci venait de recevoir de Madame de Choiseul proposèrent d'en faire une saucière. Je n'avais jamais cherché à quoi ils ressemblaient, en voilà un. Je vais observer mes saucières avec un peu plus d'attention ! ! ! !

01_bourdalou